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16/04/2010

LE JOURNAL

  Le texte qui suit est extrait de mon premier récit: Derrière les ponts, éd. Climats, 2002. En ces temps de crise peut-être reviendra-t-on à ces pratiques d'économies?

   L'enfance évoquée se situe au début des années 50.

 

 

 

                                          LE JOURNAL                                              

 

 

 

Il faisait son apparition le soir dans la cuisine, peu avant les assiettes de soupe et les informations radiodiffusées. Soigneusement replié durant tout le temps du repas (qui se déroulait sous la voix crachotante du poste à lampes), il se déployait à nouveau jusqu'à l'heure du coucher. Dès l'instant où il s'ouvrait, c'était à nous de nous taire. À la durée du silence qu'il imposait se mesurait son importance. De façon annexe aussi : aux volées de jurons que sa lecture provoquait. Tous les fieffés menteurs de politicards, cocos ou pétainistes, toute la cohorte des voyous, fainéants et profiteurs de guerre étaient régulièrement conviés à partager notre soirée. Alors, fragmentaires et énigmatiques, comme venues d'un au-delà étrange et inconnu, tombaient les nouvelles de ce monde adulte que symbolisait le journal déployé.

Pourtant, dès le lendemain matin, vanité du temps qui passe, il subissait une forte dévaluation en échouant sur le buffet, entre le poste et le compotier. Les jours suivants, la chute de son cours s'accentuait à mesure que grimpait la pile des journaux ultérieurs. Enfin, sa cote avoisinait le zéro lorsque, la place venant à manquer, il fallait songer à soustraire les exemplaires jaunissants et poussiéreux.

Il entrait alors dans un second cycle au cours duquel, ayant changé de système, sa valeur, quoique inférieure à celle du premier état, amorçait une légère remontée avant de se dégrader à nouveau. Il faisait office d'auxiliaire ménager. Aussi le retrouvait-on étalé sur la table de la cuisine, accueillant les épluchures matinales, ou le soir, lors du nettoyage des chaussures, protégeant le carrelage contre les projections intempestives de cirage. Véritablement bon à tout faire, il emballait les légumes, tapissait les étagères, nettoyait les vitres, garnissait les poubelles au fond desquelles il achevait sa deuxième carrière, miséreux, fripé, souillé, bon à rien sinon à une proche putréfaction.

Cependant il arrivait que sa fin fût plus éclatante, particulièrement l'hiver lorsque, d'une flamme claire et vivace il lançait le ronronnement du fourneau. Ne restaient alors de lui que ces papillons noirâtres que le tisonnier, en bousculant les bûches rougeoyantes, faisait voleter au-dessus du foyer.

 

 

Le journal qui parvenait entre les mains de la ménagère ne ressemblait donc guère à celui qui s'ouvrait dans le silence du soir. Non que sa forme eût changé, puisqu'il ne différait que par le jaunissement poussiéreux, mais sa matière n'était pas la même. Entre les mains de l'oncle, seuls comptaient la chose écrite, le texte imprimé qui ouvrait directement sur le monde. Dans sa dimension planétaire, avec les conflits internationaux, aussi bien que dans sa portée locale, avec la chronique de l'état civil, le journal reliait la cellule familiale au corps social ; au-delà du cercle de lumière jaunâtre que dispensait l'ampoule électrique (25 watts) s'étendait l'univers fantastique, quelque peu abstrait aussi il faut bien l'avouer, des traquenards politico-guerriers, des chiens accidentés, des crimes nocturnes, des plans mystérieux d'un certain Marshall ou encore de ces chutes incompréhensibles dans les "cabinets" ministériels. La ménagère, elle, ne connaissait que le papier-journal qui se connectait, lui, sur l'univers domestique seul, dans un rapport d'utilité immédiate, n'ayant d'autre relation avec les objets que celle, pragmatique et matérielle, d'une proximité voire d'un contact physique.

À la fonction noble de communication, inscrite au cœur de l'échange social, succédait la fonction plébéienne d'auxiliaire domestique qui, elle, s'inscrit dans l'espace clos du servage.

Par le trajet qu'il suivait en passant des mains avunculaires à celles de la ménagère, par le changement de statut qui sanctionnait cette mutation, le journal ne manquait pas d'attester l'autorité maritale et adulte.

Cependant une troisième voie s'offrait à lui, par la grâce de laquelle cette hiérarchie s'estompait dans un égalitarisme accompli.. Là, enfants, adultes, hommes et femmes, nulle distinction. Seul était reconnu l'individu, mais pour être aussitôt nié dans son corps. Le journal échouait dans les cabinets.

Froissé en boule dans un coin, souvent amolli à cause de l'humidité (les doigts en faisaient régulièrement l'expérience désagréable lorsqu'il se déchirait) ou soigneusement découpé en feuillets rectangulaires (généralement au huitième d'une page) que l'on accrochait ensuite à un clou rouillé ou que l'on empilait sur le rebord de la petite fenêtre d'aération, le “ fenestron ” (comme le disait si bien, s’agissant des W-C, l’idiolecte familial), le journal nous accompagnait dans sa déchéance. Dans les lieux d'aisance, voué à la plus basse besogne, sa puissance s'effondrait lamentablement.

Cependant, solidaire de mon exil provisoire, il se faisait complice de mes jeux solitaires. L'hiver surtout. Sitôt que les premiers froids ou les premières pluies de l'automne rendaient problématique l'usage des installations de plein-vent, la porte du W-C intérieur nous était ouverte (par son emplacement au fond d'un corridor, sous la montée d'escalier, et par son absence de chauffage, il n'échappait nullement à la loi générale de la mise à l'écart). L'hiver donc, je pouvais pousser soigneusement la targette qui, par son cliquetis, m'assurait contre les agressions externes et pénétrer, en dépit du froid humide qui régnait là dans un domaine d'une qualité rare. Le confort d'une cuvette à abattant de bois autorisait de longues stations sans risque d'ankylose douloureuse ; le plafond, en épousant la ligne de pente de l'escalier, s'abaissait jusqu'à former une alcôve de chaude intimité; les murs, proprement ripolinés de blanc, chassaient toute idée de souillure, tandis qu'à l'inverse le carrelage marbré et veinuré proposaient le spectacle fascinant de ses figures phantasmatiques.

C'était un lieu de rêve, non pas dont on rêve, mais où l'on rêve. Et, suprême plaisir, sur le rebord du fenestron s'empilaient les feuillets découpés du journal à qui je redonnais, durant un moment, les lustres de sa splendeur passée en déchiffrant les récits fragmentés de ses morceaux épars. Reconnaissant et fidèle, il me remerciait à sa manière puisque, grâce à lui, je pénétrais comme par effraction dans le monde des adultes.

À vrai dire ce n'étaient pas tant les querelles politiques de la quatrième république, les péripéties de la guerre froide ou les combats toujours héroïques de nos valeureuses troupes en Indochine qui me passionnaient, mais plutôt les pages roses de Marius ou les feuilles vertes du Hérisson.

Me fascinaient alors les dessins prétendument "désopilants" et les récits réalistes dont ces deux hebdomadaires couvraient leurs pages. Car c'était là que je découvrais ces figures délicieuses aux corsages transparents, aux robes froissées, parfois, suprême volupté, à demi dévêtues, qui me faisaient prolonger, bien au-delà de l'heure du repas, mon séjour dans l'alcôve froide, si bien que de retour à la cuisine je n'avais droit, selon l'importance de mon retard (ou l'appétit des convives) qu'au légume, au fromage ou au dessert, avec cependant, à titre de probable compensation, un regard courroucé accompagné éventuellement d'une taloche. Mais peu importait, la force du mirage l'emportait sur cette triviale réalité.

J'adorais surtout les surprises provoquées par le découpage aléatoire des feuillets. Bien souvent le couteau aveugle, en suivant une ligne de pliure, avait disjoint les vignettes en deux parties irréconciliables. Indifférent au carnage, il tranchait allègrement les têtes, sectionnait des membres, amputait d'un sein les poitrines débordantes, rabotait les fesses des Vénus callipyges ou fendait les corps comme des abricots charnus.

Commencée sur le bord droit de l'image, l'histoire de ces jambes nues allongées sur l'herbe s'interrompait brusquement à gauche, sur les franges fibreuses du papier déchiqueté. Et ce qui n'était peut-être à l'origine qu'un incident comique de pique-nique devenait une étrange cérémonie secrète et violente dont le rituel exigeait le silence glacé d'un espace immobile. Ces cuisses disjointes et nues s'ouvraient, là-bas, sur la forêt moite d'un sexe démesuré. C'était la fille de la ferme voisine. Elle avait profité de la sieste pour s'échapper de la maison et se réfugier ici, dans ce lieu qu'elle seule connaît. Sous la chaleur de l'après-midi, elle a commencé de dégrafer un à un les boutons de sa robe, sur son épaule a fait glisser la bretelle du soutien-gorge puis, des deux pouces tirant sur l'élastique, elle a fait rouler le slip sur ses chevilles. Maintenant, le sexe ouvert au soleil, elle feuillète un livre. Un livre de viols et de tortures. Peu à peu sa main libre est descendue, deux doigts ont disparu. Attentive encore à l'histoire qu'elle lit, elle se contente d'un effleurement pensif, mais bientôt, après un instant d'équilibre, le plaisir se déporte vers le ventre et, avec une violence appliquée, quoique plus désordonnée à mesure que l'histoire approche de son terme, elle se caresse.

Les yeux fermés, attentive à sa jouissance, elle ne voit pas l'homme - ou l'enfant peut-être - qui, abrité des regards, la regarde, et dont la main, refermée sur son sexe bandant, va et vient jusqu'à ce qu'il éjacule, au moment où, ventre tendu, elle-même jouit.

Ce n'est qu'en essuyant ses doigts poisseux qu'elle découvre le regard de l'autre. Honteuse, elle prend subitement conscience de l'heure, froisse les feuillets roses du livre, se rhabille précipitamment et s'apprête à sortir. Je tire alors la chasse d'eau. Au fond de la cuvette, les boules de papier souillé tourbillonnent encore sous le flot tumultueux, avant de disparaître définitivement, aspirées par la bouche obscure du siphon.

L'eau résiduelle, devenue claire et transparente, s'apaisait en une nappe silencieuse et mélancolique.

 

 

03/05/2006

Le dernier roman d'André Gardies

LE MONDE DE JULIETTE






par André Gardies




En dépit d’une mémoire qui défaille, qui oublie, qui mélange les dates, les noms, les événements et les périodes, Juliette tente de revivre sa vie, avec ses peines, ses douleurs secrètes, mais aussi ses joies et ses bonheurs, gagnés souvent sur l’hostilité du monde.
Au début du siècle dernier, comme beaucoup de jeunes filles pauvres, elle a dû quitter sa Cévenne lozérienne, chassée par la misère et les terres ingrates. Elle est descendue vers les villes de la plaine, afin d’y être « placée ». Aujourd’hui c’est une vieille dame qui vit ses derniers jours au rythme lent de la maison de retraite qui l’accueille. Chaque jour qui passe, malgré les forces qui déclinent et la mémoire qui s’use, est un jour de plus gagné sur l’échéance ultime. C’est la vie, encore un peu.
Une leçon de courage ? Non, Juliette est trop modeste pour cela. Elle a simplement le courage des gens simples qui ont appris à vivre en se frottant aux réalités du monde, qui ont grandi dans et avec l’adversité. Peut-être aussi qu’elle a fini par apprendre cette vérité banale et pourtant difficile que la vie est un roman, dès lors que c’est le romanesque qui donne son sens et son prix à la vie.
Dans une alternance régulière et systématique, deux voix différentes organisent et font progresser ce récit ; celui, anonyme, d’un observateur attentif aux moindres gestes de la vieille dame, celui plus débridé, entraînant, chargé d’émotions de Juliette elle-même, lorsqu’elle rappelle ses souvenirs autour d’elle. N’est-ce pas tout le mystère de l’âge, ce contraste entre l’extrême fragilité du vieux corps usé et la richesse intérieure des émotions et sensations passées ?
Un roman fait de pudeur, de joies et de peines, écrit dans une langue qui sonne juste. Bref, un roman à lire dans le silence de l’écoute. Du bonheur à gagner.

André Gardies signe là, après Derrière les ponts (éd. Climats) et Les Années de cendres (éd. De Paris/Max Chaleil) son troisième roman. Il est par ailleurs l’auteur d’une douzaine d’ouvrages consacrés au cinéma et à l’analyse de l’image, notamment Le récit filmique (éd. Hachette), L’espace au cinéma (éd. Méridiens/Klincksieck), Décrire à l’écran (éd. Nota Bene/ Klincksieck), Le cinéma de Robbe-Grillet (éd. Albatros), Cinéma d’Afrique noire francophone (éd. L’Harmattan), ainsi que le co-auteur du CD Rom Le cinéma des Lumière (CAPA prod.) qui a obtenu le prix Roberval en 1997.