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25/01/2010

la machine à écrire

   

 

 

 

                             LA MACHINE A ECRIRE

   

 

       Sa gabardine, quelle couleur ? Bleu marine, vert olive, marron, beige, grise ? Je ne m’en souviens plus bien. Grise probablement, comme l’étaient nos blouses crasseuses. En revanche je me souviens parfaitement de son béret. Porté façon franchouillard, enfoncé jusqu’au dessus des oreilles. Pour se protéger du froid de février certainement. Ou par habitude.

    On nous avait claironné sa venue depuis plus d’un mois. On l’avait noté sur le cahier de textes. Le jour même, lors du rassemblement matinal, le Directeur avait souligné la chance qui était la nôtre, d’accueillir un tel personnage : Monsieur le Secrétaire National du Syndicat des Instituteurs-Secrétaires de mairie !

       C’était il y a plus d’un demi-siècle, dans la cour de l’Ecole Normale d’Instituteurs. A la fin des années cinquante. A cette époque où l’ancien monde, celui de l’avant-guerre, agonisait en convulsions désespérées. Où, après Den Bien Phu, une guerre qu’il était interdit de nommer ainsi sévissait en Algérie et se préparait à nous broyer. C’était avant la société de consommation, bien avant. Quand un sou était un sou et qu’on attendait que l’usure eût creusé des ronds  dans le cuir des semelles pour les porter chez le cordonnier.

    Après nous avoir salués, il s’est débarrassé de sa gabardine, l’a posée, faute de porte-manteau, sur le dossier de la chaise. Ensuite, il a ôté, ou plus exactement retiré, son béret et l’a méticuleusement disposé à plat sur le bureau; de son cartable avachi, au cuir usagé, il a extrait ses notes, une douzaine de demi feuilles volantes fixées par un trombone. Les a lissées du revers de la main tout en parcourant la classe d’un air à la fois bonhomme et important.

   Dans un ultime ajustement, tout en essayant de rentrer son ventre, il a tiré les pans de son gilet tricoté, resserré le nœud de sa cravate, tenté d’aplanir les pointes de son  col de chemise qui affichait une nette tendance à rebiquer, puis a débuté sa conférence:

     Mes chers futurs collègues, oui, laissez-moi vous appeler ainsi puisque d’ici quelques mois vous ferez partie de notre belle corporation, je m’adresse aujourd’hui à vous comme un aîné qui, de quelques années, vous a précédé sur les chemins de ce merveilleux métier auquel vous vous destinez. Je viens vous parler d’une  tâche, non, que dis-je, d’une mission, méconnue souvent, ingrate parfois, mais dont la noblesse fait tout le prix. Je veux parler de l’inestimable fonction de secrétaire de mairie et du rôle éminent que celui-ci joue dans la commune. Surtout les petites. Celles qui n’ont pas de budget suffisant pour un emploi à plein temps. Celles  justement où vous serez affectés en priorité. 

   Il a fait glisser une première demi-feuille sous la pile des autres : son introduction était terminée. Apprise par cœur probablement, puisqu’il n’avait pas consulté ses notes. J’ignorais alors que la langue de bois se mémorise plutôt facilement.

      Toutefois, puisque nous sommes entre adultes, autant vous le dire sans ambages : ce n’est pas le Pérou que je vous apporte. A de rares exceptions près, mais elles existent parfois… si… si, n’espérez pas de miracle du côté de vos finances, de  miracle laïque j’entends. Les avantages pécuniaires que vous tirerez de cette noble fonction ne sont  pas négligeables, loin s’en faut, nous en reparlerons, mais ils sont peu au regard de la grandeur de la tâche et de la responsabilité citoyenne qu’elle confère. Quand l’instituteur instruit et forme les jeunes esprits républicains, l’instituteur-secrétaire de mairie s’adresse, lui, à toute la population sans distinction d’âge ni de profession. Il se trouve ainsi au cœur de la vie communale et des rouages citoyens dont il devient l’une des pièces majeures.  

     Etait-il satisfait de sa formule ? Il a marqué un temps de pose avec, sur les lèvres, un sourire discret qui semblait solliciter l’approbation du public. A moins qu’il se réjouît par avance de l’argument qu’il préparait ?

       En voulez-vous la preuve ? C’est du côté de l’Histoire que nous la trouverons. L’Histoire avec un grand H. Oui, je sais, peut-on se risquer aujourd’hui à invoquer ainsi l’Histoire sans paraître ridicule ? D’ailleurs, je devine… je vois même quelques sourires qu’on s’efforce de dissimuler… 

      Les voyait-il réellement ? J’en doute. Son numéro était trop bien réglé. Mais même s’ils existaient, ces sourires étaient plutôt dus à son col de chemise dont la pointe, presque à l’horizontale, faseyait au rythme des montées et descentes de sa  glotte.

      … Oui donc, aujourd’hui, alors que tout autour de nous les valeurs de la République se délitent… 

      Qu’en terme rare et précieux la chose était dite ! Elle nous avait contraints, le lendemain, à ouvrir le gros dictionnaire de la bibliothèque.

   … je suis de ceux qui pensent qu’il ne faut jamais oublier les leçons de l’Histoire. Sachons écouter ce qu’elle nous dit. Qui, pendant des siècles, a incarné le savoir dans nos villages ? Qui a profité de ce privilège pour maintenir le peuple dans l’ignorance et sous sa domination ? L’Eglise bien sûr. Et qui, en chaire comme dans chaque foyer, était présent partout ? Pour les affaires de conscience comme pour le travail des champs ou la vie de la cité. Oui, le Curé, bien sûr. S’il avait en charge les âmes, il n’oubliait pas l’exercice de cette charge autrement temporelle qu’était la tenue des rôles de la paroisse puis ceux de la commune.

   Alors, mes jeunes collègues, ne vous y trompez pas, si l’Eglise a porté tant d’intérêt au contrôle de cette fonction, c’est qu’elle en connaissait l’importance.  Et c’est donc à nous, aujourd’hui, d’occuper ce terrain. Nous les  héritiers des hussards noirs de l’école laïque, l’école de Jules Ferry.  A nous de porter haut le flambeau de l’instruction et du savoir. Notre action de citoyen éclairé ne doit pas se limiter à l’enceinte de l’école ; elle doit s’étendre au-delà, partout où l’on aura besoin de nos lumières. A nous de mettre au service de tous, du peuple et des plus humbles surtout, notre savoir.  Et qui mieux que le Secrétaire de Mairie peut y contribuer ? En effet… 

    Il y a eu un temps de silence. On regardait sa calvitie naissante. Penché sur le bureau, il feuilletait ses papiers, à la recherche fébrile de la bonne page qui n’était pas dans l’ordre attendu. Ses joues gagnaient progressivement en rougeur. Un brouhaha confus montait de la salle.  Ah ! Voilà. Excusez-moi, a-t-il soufflé en nous montrant un visage à nouveau réjoui et soulagé. « Je ne sais comment ça se fait ; je prends pourtant toujours soin de vérifier mes notes avant… Je vous disais donc que la fonction de…

     Il a poursuivi ainsi longtemps. Au-delà de mes capacités d’écoute et de concentration. Si bien que je ne suis pas certain d’avoir retenu tout ce qui faisait l’importance du secrétaire de mairie. Je me souviens surtout d’une image qui semblait plaire à notre conférencier : celle de l’éminence grise, l’homme qui exerce son influence dans l’ombre. N’était-il pas, le secrétaire, celui qui, toujours selon notre orateur, traversait, immuable, les élections et les tempêtes politiques ? Je crois même me souvenir qu’il avait alors avancé une autre image. Celle de la quille. Parce qu’il en assurait la stabilité, le secrétaire était la quille du bateau communal.

    Peu après il avait été transformé en plaque tournante puisque, dans son bureau, il accueillait la plupart des doléances ; qu’il connaissait chaque situation familiale, qu’il savait les projets et les dépenses, les rendez-vous et les négociations, officielles aussi bien que latérales. Parce qu’aussi c’était à lui qu’on venait demander aide et conseil, avant de s’adresser en plus haut lieu. N’est-ce pas à ce moment qu’avait été évoquée l’image du confessionnal ? Ce devait être par dérision, j’imagine.

    Bref, toujours à l’écoute et au service des autres, le secrétaire de mairie était, à en croire notre éminent collègue, un modèle de citoyen éclairé. Et si, dans ses actions quotidiennes, la tâche était modeste, elle n’en était  pas moins noble par l’engagement humain et sans faille qu’elle exigeait. Bref encore, le secrétaire de mairie accomplissait dans sa commune une mission républicaine et laïque aussi  louable et valeureuse que celle que réalisait l’instituteur au sein de sa classe.

     A ce moment de la conférence, il me semble que le peloton des suiveurs s’était considérablement effiloché. Notre aîné, question d’habitude, avait dû s’en rendre compte. Mieux valait changer de braquet et aborder des perspectives plus matérielles.

      Mais, me direz-vous, la considération morale pas plus que la satisfaction du devoir accompli n’ont jamais nourri leur homme ; et vous aurez raison. Alors quels avantages matériels vous attendent ?

     Sur ces mots le brouhaha a cessé. Le peloton s’est regroupé.

    Un complément de salaire d’abord. Pas très élevé certes, mais tellement utile aux jeunes maîtres que vous serez. On n’entre malheureusement pas dans notre carrière, je ne vous apprends rien, au volant d’une Cadillac.

      A quel rêve curieusement américain pouvait répondre cette image ?

      Néanmoins je me permettrai d’insister sur un point: votre pouvoir d’économie… De quoi s’agit-il ? Vous allez comprendre... La vie dans nos villages, vous le savez, suscite des besoins plutôt simples auxquels, si modeste qu’il soit, votre salaire de départ vous permettra de faire face, alors que cela vous serait impossible à la ville, trop dispendieuse. En conséquence, les subsides complémentaires que vous apporteront vos activités de secrétaire seront tout bénéfice et vous pourrez les mettre de côté. C’est ce qu’on appelle le pouvoir d’économie.

      Et franc après franc, ne l’oubliez pas, les petits ruisseaux font les grandes rivières. Au mont Gerbier des Joncs, la Loire n’est qu’un ru, voyez ce qu’elle devient à St Nazaire. Il en ira de même avec ce liquide qui sourdra de vos fonctions annexes.

     Par ailleurs, ce serait méconnaître la réalité que de limiter à la rémunération seule les avantages attachés à cette tâche.

     Comme s’il voulait laisser à chacun le temps et le soin d’imaginer quels autres atouts pouvaient s’espérer, il s’est tu, tout en survolant l’aréopage d’un regard satisfait. Puis, devant notre silence inerte, il a donné deux ou trois coups de menton dans notre direction comme pour nous demander si nous abandonnions notre langue au chat.

     Eh !oui dans nos villages, beaucoup d’entre vous le savent, les autres en feront l’heureuse expérience, on a encore le cœur sur la main. Alors, bien souvent, c’est en nature qu’on saura vous dire merci pour votre travail. Qui un lapin, qui un sac de pommes de terre, qui un gros panier de cerises, qui une motte de beurre fraîchement sortie de la baratte, qui encore des salades ou tout autre légume du potager, chacun au fil des saisons saura à sa façon vous marquer estime et reconnaissance.

    Surtout ne voyez là aucune tentative de prévarication. On ne cherche pas à vous acheter. Non, voyez-y plutôt ce principe aussi vieux que la société des hommes et que le monde rural a su si heureusement préserver, le principe du troc. En échange de votre travail bien fait, chacun vous apporte le fruit de son propre travail. Plus qu’un don ou un cadeau, c’est la reconnaissance et la considération qu’on vous offre ainsi.

   Cependant, avouons-le, toutes ces petites attentions, même si elles ne figurent pas dans la comptabilité familiale, ne sont en rien négligeables et viennent soulager assez heureusement le porte-monnaie. D’autant plus, a-t-il ajouté, la main ouverte en secret devant la bouche, que le fisc sait se montrer peu regardant sur ces menus avantages en nature.

     Il s’est redressé, s’appuyant contre le dossier de sa chaise, achevant de glisser une feuille, la dernière, sous la petite pile des autres.

    Voilà, mes chers amis ; j’espère vous avoir convaincu de l’intérêt que représente la modeste et noble fonction de secrétaire de mairie. Non seulement elle vous apportera l’aide matérielle et financière nécessaire pour bien débuter votre nouvelle vie professionnelle, mais encore, en faisant de vous la personne incontournable de la commune, elle vous assurera l’estime et la considération de tous.

      Il a saisi la poignée de son cartable, s’apprêtait à ranger ses notes. Dans la salle, des classeurs ont claqué, l’agitation a gagné plusieurs pupitres quand il s’est tourné à nouveau vers nous, avec le sourire de quelqu’un qui se réjouit à l’avance de ce qu’il va annoncer :

      Ah ! J’allais oublier. Un dernier avantage. Certes moins important que les autres, mais quand même, non négligeable. Seulement il devra rester entre nous, c’est notre secret, car l’administration, toujours tatillonne,  pourrait nous tirer les oreilles : le jour où vous aurez besoin, pour vos démarches administratives ou à la rigueur  pour des raisons personnelles, de papier carbone et d’une machine à écrire, vous pourrez toujours, à titre de dépannage, bien sûr, et à titre exceptionnel, emprunter, le soir quand les bureaux sont vides, celle de la mairie.

        Ce jour-là, il m’a semblé que l’avenir était gris, aussi gris que la gabardine de notre conférencier, aussi gris que nos blouses rapiécées et crasseuses.

 

      André GARDIES

         

 

23/09/2007

l'imposture du sosie

L’IMPOSTURE DU SOSIE
par André Gardies


Mais si, naturellement que vous le connaissez ; impossible de ne pas tomber sur lui; il est partout : à la télé, aux heures de grande écoute, en compagnie des plus populaires comme Drucker, à la radio, sur France Inter par exemple, plus d’une heure en fin de semaine, dans les magazines, surtout féminins, hebdomadaires ou mensuels, partout vous dis-je, il est là qui assène ses conseils et ses diktats. Non, vous ne voyez pas ? Trop nombreux sont ceux qui répondent à ces caractéristiques ? Alors cernons un peu mieux l’homme. Bien visible, ostensiblement visible. Il prend soin d’occuper le cadre et d’attirer l’œil. Le crâne chauve, à la Barthez, à moins que ce ne soit l’inverse, étant donné la différence d’âge. Une grande veste aux couleurs vives, dans les rouges de préférence (c’est la couleur qui passe le mieux à la télé). Un visage tout rond. Gras à souhait. Une bonne « bouille » comme on dit parfois à propos des enfants, seulement il a passé l’âge depuis longtemps, très longtemps. Allons, un dernier détail et vous allez trouver illico : des lunettes toutes rondes elles aussi, aux montures épaisses, le plus souvent rouges naturellement, façon Françoise Xénakis.
Mais oui, bien sûr, c’est l’ami Jean-Pierre qui éructe chaque fois qu’il entend parler de bouffe. Jean-Pierre, le grand commissaire des fourneaux et des caves, aux coups de gueule et aux colères dignes de la lointaine Inquisition. Le grand pourfendeur du snack, du quick, du tout-prêt, de l’industriel, du Mac Do, du sandwich, bref de tout ce qui fait , comme dit l’autre, mais depuis une autre rive, la mal bouffe ; le défenseur de la cuisine saine, fraîche, nature, bio, familiale, simple, oui simple, toujours à la portée de toutes les bonnes volontés, un peu moins de toutes les bourses.
Jean-Pierre, le chantre du goût, du mitonné, du savoureux ; le procureur général de la triche, du frelaté, du faux-semblant, celui qui fait ronfler, parfois rugir sa voix grave, à la raucité du terroir et de l’âge, celui qui s’emporte, qui mène combat, qui veut convertir, celui qui au nom de la bonne table distribue compliments, reproches et condamnations, celui-là n’est-il pas devenu la grande figure morale de notre société de consommation ? Soyons rassurés, il est là qui veille et qui gronde ; gardien de la tradition du bien manger, il nous protège de l’horreur agro-alimentaire. Merci Jean-Pierre.
Mais alors qui est ce Jean-Pierre que j’ai vu et entendu faire la publicité l’autre jour, avec la même conviction, avec les mêmes accents de vérité, pour la cuisine honnie, mais qui devrait nous apporter, c’est ce Jean-Pierre-là qui nous l’assure, promis-juré, faites-moi confiance, santé, joie et taille fine, pour la vraie cuisine, pour les délicieuses barquettes de la restauration industrielle, W and W ? Son sosie ? Vous êtes sûr que c’est un sosie ? Ouf, voilà qui me rassure. Oui, rien moins qu’un imposteur qui a profité de son extraordinaire ressemblance avec notre Jean-Pierre national pour se vendre à l’empire de l’alimentation en chaîne, et à très bon prix paraît-il. Décidément, il est des gens qui ne manquent pas de culot et que la conscience n’embarrasse guère. La preuve que c’est un sosie ? Mais voyons, il ne porte pas le même nom sinon ce serait à devenir fou, il s’appelle Jean-Pierre Coffre !