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08/02/2010

Quand résonne la chambre d'écho

 

 

 

 

 

 

    QUAND  RESONNE LA CHAMBRE D’ECHO

 

    C’est à l’écrivain et photographe Denis Roche que l’on doit, par emprunt à l’écholalie propre au domaine psychiatrique, le joli nom de « photolalie » par lequel il désigne ce jeu d’échos, de répétitions et parfois d’étonnant bégaiement qui se glisse entre deux photos lorsqu’elles ont été prises, à plusieurs années de distance, avec le même sujet et le même cadrage.

 Suivant la même pratique du détournement, j’aurais donc envie de parler de « lectolalie » pour nommer les quelques lignes qui suivent.

    En effet, elles sont écrites en écho à l’émotion suscitée par la lecture d’un roman de José Luandino Vieira, Nous autres, de Makulusu (et le texte critique qu’en a fait Antoine Barral dans le Magazine en ligne n°3 du site : Autour des Auteurs.com).

    Durant cette lecture, je n’ai cessé d’avoir à l’esprit (au cœur, serait plus juste) un autre texte, une autre œuvre, cinématographique celle-ci : La double vie de Dona Ermelinda, court-métrage documentaire d’Aldo Zee. L’émotion née de l’un entrait en résonance avec celle née de l’autre. Et c’est cet effet d’écho, lorsqu’il fait jouer deux textes selon un jeu complexe de résonances, que je voudrais désigner sous le terme de « lectolalie. 

    Ainsi, du roman de Vieira (et de ce qu’Antoine Barral en souligne) au film d’Aldo Zee, s’est développée très vite une première résonance, dans le registre du grave et de la durée, liée au monde lusophone de référence : l’Angola pour l’un, le Mozambique pour l’autre, tous les deux, comme on sait, anciennes colonies portugaises. J’ai, ailleurs et dans un autre contexte(1), détaillé les raisons personnelles et intimes  pour lesquelles le Mozambique suscitait en moi tant d’émotion. Je ne les reprendrai pas, mais à coup sûr elles ont tenu un rôle tout semblable dans ma lecture de Nous autres, de Makulusu.

    Comme un violon secret, chacun porte en soi certaines cordes que la vie a tissées et qui ne demandent qu’à être effleurées pour se mettre à vibrer ; et il appartient à certaines œuvres de nous les révéler.

    Surtout lorsque, dans le roman comme dans le film, le narrateur dit « je ». On sait combien le recours à cette première personne favorise l’identification du lecteur/spectateur et ne manque pas de jouer avec l’intensité des affects : même poignante émotion à partager, dans le roman, l’affliction née de la disparition du frère cadet et, dans le film, la quête douloureuse d’un secret familial. Alors, tout en suivant, dans le roman, les déambulations de « l’Ainé » à travers certains quartiers de Luanda, je n’ai pu m’empêcher d’avoir en mémoire ces lieux de Maputo si riches en émoi que montre le film : le Centre Culturel devenu salle de danse ou l’ancienne villa familiale. De superposer aussi à l’évocation de ce frère disparu, source d’amour et d’admiration, celle de cette grand-mère étrange et mystérieuse qui, à la décolonisation, a choisi de devenir mozambicaine.

    Et l’on entre là dans une nouvelle chambre d’écho, celle où le livre et le film disent leur même rejet du colonialisme en rapportant le déchirement des deux héros. Celui né de la difficulté affective et surtout sociale qu’entraîne le choix de la rupture avec son clan d’origine. « L’Ainé » de son côté, Dona Ermelinda du sien ont rejeté leur identité portugaise, pour choisir de devenir qui angolais, qui mozambicaine, quitte à entrer en conflit avec la famille et la société blanche. Ce qui ne va pas sans scandale pour cette Dona Ermelinda qui, semblable à cette « Vieille dame indigne » de René Allio, a eu non pas une double vie mais deux vies : la première, faite de conformité bourgeoise au monde des petits colons, la seconde, au moment de l’indépendance, libre et riche de la communion avec le peuple mozambicain. On notera surtout que nos deux héros ont choisi non pas seulement de vivre sur la terre de leur enfance, mais de vivre d’abord avec ces peuples que leurs parents ou leurs proches considéraient comme inférieurs, afin de partager l’humanité dont chaque être est porteur.

    Une bien belle manière qu’ont le roman de Vieira et de film d’Aldo Zee de renvoyer le racisme à sa triste et brutale stupidité. Une autre manière aussi de penser la post colonisation.

    Ne serait-ce pas l’une des leçons de la littérature et du cinéma lusophones, que cette façon d’envisager les séquelles de la décolonisation : moins sous l’angle de la perte de la terre chérie que sous celui des richesses que l’autre, celui que l’on était venu coloniser, est susceptible de vous apporter dès lors qu’on s’ouvre à lui ?

 

                                                André Gardies

 

1) Celles d’un Colloque dont j’assurai la co-direction avec Jacques Gerstenkorn (à Cerisy-la-Salle en 1999) et où l’on s’interrogeait sur les effets de subjectivité au cinéma : Le Je à l’écran (actes publiés chez L’Harmattan, 2006).

Commentaires

Merci de vos encouragements. Je vais très bientôt ajouter d'autres textes courts...et mettre à jour la liste de mes publications.

Écrit par : André Gardies | 16/04/2010

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