Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog


16.04.2010

LE JOURNAL

  Le texte qui suit est extrait de mon premier récit: Derrière les ponts, éd. Climats, 2002. En ces temps de crise peut-être reviendra-t-on à ces pratiques d'économies?

   L'enfance évoquée se situe au début des années 50.

 

 

 

                                          LE JOURNAL                                              

 

 

 

Il faisait son apparition le soir dans la cuisine, peu avant les assiettes de soupe et les informations radiodiffusées. Soigneusement replié durant tout le temps du repas (qui se déroulait sous la voix crachotante du poste à lampes), il se déployait à nouveau jusqu'à l'heure du coucher. Dès l'instant où il s'ouvrait, c'était à nous de nous taire. À la durée du silence qu'il imposait se mesurait son importance. De façon annexe aussi : aux volées de jurons que sa lecture provoquait. Tous les fieffés menteurs de politicards, cocos ou pétainistes, toute la cohorte des voyous, fainéants et profiteurs de guerre étaient régulièrement conviés à partager notre soirée. Alors, fragmentaires et énigmatiques, comme venues d'un au-delà étrange et inconnu, tombaient les nouvelles de ce monde adulte que symbolisait le journal déployé.

Pourtant, dès le lendemain matin, vanité du temps qui passe, il subissait une forte dévaluation en échouant sur le buffet, entre le poste et le compotier. Les jours suivants, la chute de son cours s'accentuait à mesure que grimpait la pile des journaux ultérieurs. Enfin, sa cote avoisinait le zéro lorsque, la place venant à manquer, il fallait songer à soustraire les exemplaires jaunissants et poussiéreux.

Il entrait alors dans un second cycle au cours duquel, ayant changé de système, sa valeur, quoique inférieure à celle du premier état, amorçait une légère remontée avant de se dégrader à nouveau. Il faisait office d'auxiliaire ménager. Aussi le retrouvait-on étalé sur la table de la cuisine, accueillant les épluchures matinales, ou le soir, lors du nettoyage des chaussures, protégeant le carrelage contre les projections intempestives de cirage. Véritablement bon à tout faire, il emballait les légumes, tapissait les étagères, nettoyait les vitres, garnissait les poubelles au fond desquelles il achevait sa deuxième carrière, miséreux, fripé, souillé, bon à rien sinon à une proche putréfaction.

Cependant il arrivait que sa fin fût plus éclatante, particulièrement l'hiver lorsque, d'une flamme claire et vivace il lançait le ronronnement du fourneau. Ne restaient alors de lui que ces papillons noirâtres que le tisonnier, en bousculant les bûches rougeoyantes, faisait voleter au-dessus du foyer.

 

 

Le journal qui parvenait entre les mains de la ménagère ne ressemblait donc guère à celui qui s'ouvrait dans le silence du soir. Non que sa forme eût changé, puisqu'il ne différait que par le jaunissement poussiéreux, mais sa matière n'était pas la même. Entre les mains de l'oncle, seuls comptaient la chose écrite, le texte imprimé qui ouvrait directement sur le monde. Dans sa dimension planétaire, avec les conflits internationaux, aussi bien que dans sa portée locale, avec la chronique de l'état civil, le journal reliait la cellule familiale au corps social ; au-delà du cercle de lumière jaunâtre que dispensait l'ampoule électrique (25 watts) s'étendait l'univers fantastique, quelque peu abstrait aussi il faut bien l'avouer, des traquenards politico-guerriers, des chiens accidentés, des crimes nocturnes, des plans mystérieux d'un certain Marshall ou encore de ces chutes incompréhensibles dans les "cabinets" ministériels. La ménagère, elle, ne connaissait que le papier-journal qui se connectait, lui, sur l'univers domestique seul, dans un rapport d'utilité immédiate, n'ayant d'autre relation avec les objets que celle, pragmatique et matérielle, d'une proximité voire d'un contact physique.

À la fonction noble de communication, inscrite au cœur de l'échange social, succédait la fonction plébéienne d'auxiliaire domestique qui, elle, s'inscrit dans l'espace clos du servage.

Par le trajet qu'il suivait en passant des mains avunculaires à celles de la ménagère, par le changement de statut qui sanctionnait cette mutation, le journal ne manquait pas d'attester l'autorité maritale et adulte.

Cependant une troisième voie s'offrait à lui, par la grâce de laquelle cette hiérarchie s'estompait dans un égalitarisme accompli.. Là, enfants, adultes, hommes et femmes, nulle distinction. Seul était reconnu l'individu, mais pour être aussitôt nié dans son corps. Le journal échouait dans les cabinets.

Froissé en boule dans un coin, souvent amolli à cause de l'humidité (les doigts en faisaient régulièrement l'expérience désagréable lorsqu'il se déchirait) ou soigneusement découpé en feuillets rectangulaires (généralement au huitième d'une page) que l'on accrochait ensuite à un clou rouillé ou que l'on empilait sur le rebord de la petite fenêtre d'aération, le “ fenestron ” (comme le disait si bien, s’agissant des W-C, l’idiolecte familial), le journal nous accompagnait dans sa déchéance. Dans les lieux d'aisance, voué à la plus basse besogne, sa puissance s'effondrait lamentablement.

Cependant, solidaire de mon exil provisoire, il se faisait complice de mes jeux solitaires. L'hiver surtout. Sitôt que les premiers froids ou les premières pluies de l'automne rendaient problématique l'usage des installations de plein-vent, la porte du W-C intérieur nous était ouverte (par son emplacement au fond d'un corridor, sous la montée d'escalier, et par son absence de chauffage, il n'échappait nullement à la loi générale de la mise à l'écart). L'hiver donc, je pouvais pousser soigneusement la targette qui, par son cliquetis, m'assurait contre les agressions externes et pénétrer, en dépit du froid humide qui régnait là dans un domaine d'une qualité rare. Le confort d'une cuvette à abattant de bois autorisait de longues stations sans risque d'ankylose douloureuse ; le plafond, en épousant la ligne de pente de l'escalier, s'abaissait jusqu'à former une alcôve de chaude intimité; les murs, proprement ripolinés de blanc, chassaient toute idée de souillure, tandis qu'à l'inverse le carrelage marbré et veinuré proposaient le spectacle fascinant de ses figures phantasmatiques.

C'était un lieu de rêve, non pas dont on rêve, mais où l'on rêve. Et, suprême plaisir, sur le rebord du fenestron s'empilaient les feuillets découpés du journal à qui je redonnais, durant un moment, les lustres de sa splendeur passée en déchiffrant les récits fragmentés de ses morceaux épars. Reconnaissant et fidèle, il me remerciait à sa manière puisque, grâce à lui, je pénétrais comme par effraction dans le monde des adultes.

À vrai dire ce n'étaient pas tant les querelles politiques de la quatrième république, les péripéties de la guerre froide ou les combats toujours héroïques de nos valeureuses troupes en Indochine qui me passionnaient, mais plutôt les pages roses de Marius ou les feuilles vertes du Hérisson.

Me fascinaient alors les dessins prétendument "désopilants" et les récits réalistes dont ces deux hebdomadaires couvraient leurs pages. Car c'était là que je découvrais ces figures délicieuses aux corsages transparents, aux robes froissées, parfois, suprême volupté, à demi dévêtues, qui me faisaient prolonger, bien au-delà de l'heure du repas, mon séjour dans l'alcôve froide, si bien que de retour à la cuisine je n'avais droit, selon l'importance de mon retard (ou l'appétit des convives) qu'au légume, au fromage ou au dessert, avec cependant, à titre de probable compensation, un regard courroucé accompagné éventuellement d'une taloche. Mais peu importait, la force du mirage l'emportait sur cette triviale réalité.

J'adorais surtout les surprises provoquées par le découpage aléatoire des feuillets. Bien souvent le couteau aveugle, en suivant une ligne de pliure, avait disjoint les vignettes en deux parties irréconciliables. Indifférent au carnage, il tranchait allègrement les têtes, sectionnait des membres, amputait d'un sein les poitrines débordantes, rabotait les fesses des Vénus callipyges ou fendait les corps comme des abricots charnus.

Commencée sur le bord droit de l'image, l'histoire de ces jambes nues allongées sur l'herbe s'interrompait brusquement à gauche, sur les franges fibreuses du papier déchiqueté. Et ce qui n'était peut-être à l'origine qu'un incident comique de pique-nique devenait une étrange cérémonie secrète et violente dont le rituel exigeait le silence glacé d'un espace immobile. Ces cuisses disjointes et nues s'ouvraient, là-bas, sur la forêt moite d'un sexe démesuré. C'était la fille de la ferme voisine. Elle avait profité de la sieste pour s'échapper de la maison et se réfugier ici, dans ce lieu qu'elle seule connaît. Sous la chaleur de l'après-midi, elle a commencé de dégrafer un à un les boutons de sa robe, sur son épaule a fait glisser la bretelle du soutien-gorge puis, des deux pouces tirant sur l'élastique, elle a fait rouler le slip sur ses chevilles. Maintenant, le sexe ouvert au soleil, elle feuillète un livre. Un livre de viols et de tortures. Peu à peu sa main libre est descendue, deux doigts ont disparu. Attentive encore à l'histoire qu'elle lit, elle se contente d'un effleurement pensif, mais bientôt, après un instant d'équilibre, le plaisir se déporte vers le ventre et, avec une violence appliquée, quoique plus désordonnée à mesure que l'histoire approche de son terme, elle se caresse.

Les yeux fermés, attentive à sa jouissance, elle ne voit pas l'homme - ou l'enfant peut-être - qui, abrité des regards, la regarde, et dont la main, refermée sur son sexe bandant, va et vient jusqu'à ce qu'il éjacule, au moment où, ventre tendu, elle-même jouit.

Ce n'est qu'en essuyant ses doigts poisseux qu'elle découvre le regard de l'autre. Honteuse, elle prend subitement conscience de l'heure, froisse les feuillets roses du livre, se rhabille précipitamment et s'apprête à sortir. Je tire alors la chasse d'eau. Au fond de la cuvette, les boules de papier souillé tourbillonnent encore sous le flot tumultueux, avant de disparaître définitivement, aspirées par la bouche obscure du siphon.

L'eau résiduelle, devenue claire et transparente, s'apaisait en une nappe silencieuse et mélancolique.

 

 

08.02.2010

Quand résonne la chambre d'écho

 

 

 

 

 

 

    QUAND  RESONNE LA CHAMBRE D’ECHO

 

    C’est à l’écrivain et photographe Denis Roche que l’on doit, par emprunt à l’écholalie propre au domaine psychiatrique, le joli nom de « photolalie » par lequel il désigne ce jeu d’échos, de répétitions et parfois d’étonnant bégaiement qui se glisse entre deux photos lorsqu’elles ont été prises, à plusieurs années de distance, avec le même sujet et le même cadrage.

 Suivant la même pratique du détournement, j’aurais donc envie de parler de « lectolalie » pour nommer les quelques lignes qui suivent.

    En effet, elles sont écrites en écho à l’émotion suscitée par la lecture d’un roman de José Luandino Vieira, Nous autres, de Makulusu (et le texte critique qu’en a fait Antoine Barral dans le Magazine en ligne n°3 du site : Autour des Auteurs.com).

    Durant cette lecture, je n’ai cessé d’avoir à l’esprit (au cœur, serait plus juste) un autre texte, une autre œuvre, cinématographique celle-ci : La double vie de Dona Ermelinda, court-métrage documentaire d’Aldo Zee. L’émotion née de l’un entrait en résonance avec celle née de l’autre. Et c’est cet effet d’écho, lorsqu’il fait jouer deux textes selon un jeu complexe de résonances, que je voudrais désigner sous le terme de « lectolalie. 

    Ainsi, du roman de Vieira (et de ce qu’Antoine Barral en souligne) au film d’Aldo Zee, s’est développée très vite une première résonance, dans le registre du grave et de la durée, liée au monde lusophone de référence : l’Angola pour l’un, le Mozambique pour l’autre, tous les deux, comme on sait, anciennes colonies portugaises. J’ai, ailleurs et dans un autre contexte(1), détaillé les raisons personnelles et intimes  pour lesquelles le Mozambique suscitait en moi tant d’émotion. Je ne les reprendrai pas, mais à coup sûr elles ont tenu un rôle tout semblable dans ma lecture de Nous autres, de Makulusu.

    Comme un violon secret, chacun porte en soi certaines cordes que la vie a tissées et qui ne demandent qu’à être effleurées pour se mettre à vibrer ; et il appartient à certaines œuvres de nous les révéler.

    Surtout lorsque, dans le roman comme dans le film, le narrateur dit « je ». On sait combien le recours à cette première personne favorise l’identification du lecteur/spectateur et ne manque pas de jouer avec l’intensité des affects : même poignante émotion à partager, dans le roman, l’affliction née de la disparition du frère cadet et, dans le film, la quête douloureuse d’un secret familial. Alors, tout en suivant, dans le roman, les déambulations de « l’Ainé » à travers certains quartiers de Luanda, je n’ai pu m’empêcher d’avoir en mémoire ces lieux de Maputo si riches en émoi que montre le film : le Centre Culturel devenu salle de danse ou l’ancienne villa familiale. De superposer aussi à l’évocation de ce frère disparu, source d’amour et d’admiration, celle de cette grand-mère étrange et mystérieuse qui, à la décolonisation, a choisi de devenir mozambicaine.

    Et l’on entre là dans une nouvelle chambre d’écho, celle où le livre et le film disent leur même rejet du colonialisme en rapportant le déchirement des deux héros. Celui né de la difficulté affective et surtout sociale qu’entraîne le choix de la rupture avec son clan d’origine. « L’Ainé » de son côté, Dona Ermelinda du sien ont rejeté leur identité portugaise, pour choisir de devenir qui angolais, qui mozambicaine, quitte à entrer en conflit avec la famille et la société blanche. Ce qui ne va pas sans scandale pour cette Dona Ermelinda qui, semblable à cette « Vieille dame indigne » de René Allio, a eu non pas une double vie mais deux vies : la première, faite de conformité bourgeoise au monde des petits colons, la seconde, au moment de l’indépendance, libre et riche de la communion avec le peuple mozambicain. On notera surtout que nos deux héros ont choisi non pas seulement de vivre sur la terre de leur enfance, mais de vivre d’abord avec ces peuples que leurs parents ou leurs proches considéraient comme inférieurs, afin de partager l’humanité dont chaque être est porteur.

    Une bien belle manière qu’ont le roman de Vieira et de film d’Aldo Zee de renvoyer le racisme à sa triste et brutale stupidité. Une autre manière aussi de penser la post colonisation.

    Ne serait-ce pas l’une des leçons de la littérature et du cinéma lusophones, que cette façon d’envisager les séquelles de la décolonisation : moins sous l’angle de la perte de la terre chérie que sous celui des richesses que l’autre, celui que l’on était venu coloniser, est susceptible de vous apporter dès lors qu’on s’ouvre à lui ?

 

                                                André Gardies

 

1) Celles d’un Colloque dont j’assurai la co-direction avec Jacques Gerstenkorn (à Cerisy-la-Salle en 1999) et où l’on s’interrogeait sur les effets de subjectivité au cinéma : Le Je à l’écran (actes publiés chez L’Harmattan, 2006).

25.01.2010

la machine à écrire

   

 

 

 

                             LA MACHINE A ECRIRE

   

 

       Sa gabardine, quelle couleur ? Bleu marine, vert olive, marron, beige, grise ? Je ne m’en souviens plus bien. Grise probablement, comme l’étaient nos blouses crasseuses. En revanche je me souviens parfaitement de son béret. Porté façon franchouillard, enfoncé jusqu’au dessus des oreilles. Pour se protéger du froid de février certainement. Ou par habitude.

    On nous avait claironné sa venue depuis plus d’un mois. On l’avait noté sur le cahier de textes. Le jour même, lors du rassemblement matinal, le Directeur avait souligné la chance qui était la nôtre, d’accueillir un tel personnage : Monsieur le Secrétaire National du Syndicat des Instituteurs-Secrétaires de mairie !

       C’était il y a plus d’un demi-siècle, dans la cour de l’Ecole Normale d’Instituteurs. A la fin des années cinquante. A cette époque où l’ancien monde, celui de l’avant-guerre, agonisait en convulsions désespérées. Où, après Den Bien Phu, une guerre qu’il était interdit de nommer ainsi sévissait en Algérie et se préparait à nous broyer. C’était avant la société de consommation, bien avant. Quand un sou était un sou et qu’on attendait que l’usure eût creusé des ronds  dans le cuir des semelles pour les porter chez le cordonnier.

    Après nous avoir salués, il s’est débarrassé de sa gabardine, l’a posée, faute de porte-manteau, sur le dossier de la chaise. Ensuite, il a ôté, ou plus exactement retiré, son béret et l’a méticuleusement disposé à plat sur le bureau; de son cartable avachi, au cuir usagé, il a extrait ses notes, une douzaine de demi feuilles volantes fixées par un trombone. Les a lissées du revers de la main tout en parcourant la classe d’un air à la fois bonhomme et important.

   Dans un ultime ajustement, tout en essayant de rentrer son ventre, il a tiré les pans de son gilet tricoté, resserré le nœud de sa cravate, tenté d’aplanir les pointes de son  col de chemise qui affichait une nette tendance à rebiquer, puis a débuté sa conférence:

     Mes chers futurs collègues, oui, laissez-moi vous appeler ainsi puisque d’ici quelques mois vous ferez partie de notre belle corporation, je m’adresse aujourd’hui à vous comme un aîné qui, de quelques années, vous a précédé sur les chemins de ce merveilleux métier auquel vous vous destinez. Je viens vous parler d’une  tâche, non, que dis-je, d’une mission, méconnue souvent, ingrate parfois, mais dont la noblesse fait tout le prix. Je veux parler de l’inestimable fonction de secrétaire de mairie et du rôle éminent que celui-ci joue dans la commune. Surtout les petites. Celles qui n’ont pas de budget suffisant pour un emploi à plein temps. Celles  justement où vous serez affectés en priorité. 

   Il a fait glisser une première demi-feuille sous la pile des autres : son introduction était terminée. Apprise par cœur probablement, puisqu’il n’avait pas consulté ses notes. J’ignorais alors que la langue de bois se mémorise plutôt facilement.

      Toutefois, puisque nous sommes entre adultes, autant vous le dire sans ambages : ce n’est pas le Pérou que je vous apporte. A de rares exceptions près, mais elles existent parfois… si… si, n’espérez pas de miracle du côté de vos finances, de  miracle laïque j’entends. Les avantages pécuniaires que vous tirerez de cette noble fonction ne sont  pas négligeables, loin s’en faut, nous en reparlerons, mais ils sont peu au regard de la grandeur de la tâche et de la responsabilité citoyenne qu’elle confère. Quand l’instituteur instruit et forme les jeunes esprits républicains, l’instituteur-secrétaire de mairie s’adresse, lui, à toute la population sans distinction d’âge ni de profession. Il se trouve ainsi au cœur de la vie communale et des rouages citoyens dont il devient l’une des pièces majeures.  

     Etait-il satisfait de sa formule ? Il a marqué un temps de pose avec, sur les lèvres, un sourire discret qui semblait solliciter l’approbation du public. A moins qu’il se réjouît par avance de l’argument qu’il préparait ?

       En voulez-vous la preuve ? C’est du côté de l’Histoire que nous la trouverons. L’Histoire avec un grand H. Oui, je sais, peut-on se risquer aujourd’hui à invoquer ainsi l’Histoire sans paraître ridicule ? D’ailleurs, je devine… je vois même quelques sourires qu’on s’efforce de dissimuler… 

      Les voyait-il réellement ? J’en doute. Son numéro était trop bien réglé. Mais même s’ils existaient, ces sourires étaient plutôt dus à son col de chemise dont la pointe, presque à l’horizontale, faseyait au rythme des montées et descentes de sa  glotte.

      … Oui donc, aujourd’hui, alors que tout autour de nous les valeurs de la République se délitent… 

      Qu’en terme rare et précieux la chose était dite ! Elle nous avait contraints, le lendemain, à ouvrir le gros dictionnaire de la bibliothèque.

   … je suis de ceux qui pensent qu’il ne faut jamais oublier les leçons de l’Histoire. Sachons écouter ce qu’elle nous dit. Qui, pendant des siècles, a incarné le savoir dans nos villages ? Qui a profité de ce privilège pour maintenir le peuple dans l’ignorance et sous sa domination ? L’Eglise bien sûr. Et qui, en chaire comme dans chaque foyer, était présent partout ? Pour les affaires de conscience comme pour le travail des champs ou la vie de la cité. Oui, le Curé, bien sûr. S’il avait en charge les âmes, il n’oubliait pas l’exercice de cette charge autrement temporelle qu’était la tenue des rôles de la paroisse puis ceux de la commune.

   Alors, mes jeunes collègues, ne vous y trompez pas, si l’Eglise a porté tant d’intérêt au contrôle de cette fonction, c’est qu’elle en connaissait l’importance.  Et c’est donc à nous, aujourd’hui, d’occuper ce terrain. Nous les  héritiers des hussards noirs de l’école laïque, l’école de Jules Ferry.  A nous de porter haut le flambeau de l’instruction et du savoir. Notre action de citoyen éclairé ne doit pas se limiter à l’enceinte de l’école ; elle doit s’étendre au-delà, partout où l’on aura besoin de nos lumières. A nous de mettre au service de tous, du peuple et des plus humbles surtout, notre savoir.  Et qui mieux que le Secrétaire de Mairie peut y contribuer ? En effet… 

    Il y a eu un temps de silence. On regardait sa calvitie naissante. Penché sur le bureau, il feuilletait ses papiers, à la recherche fébrile de la bonne page qui n’était pas dans l’ordre attendu. Ses joues gagnaient progressivement en rougeur. Un brouhaha confus montait de la salle.  Ah ! Voilà. Excusez-moi, a-t-il soufflé en nous montrant un visage à nouveau réjoui et soulagé. « Je ne sais comment ça se fait ; je prends pourtant toujours soin de vérifier mes notes avant… Je vous disais donc que la fonction de…

     Il a poursuivi ainsi longtemps. Au-delà de mes capacités d’écoute et de concentration. Si bien que je ne suis pas certain d’avoir retenu tout ce qui faisait l’importance du secrétaire de mairie. Je me souviens surtout d’une image qui semblait plaire à notre conférencier : celle de l’éminence grise, l’homme qui exerce son influence dans l’ombre. N’était-il pas, le secrétaire, celui qui, toujours selon notre orateur, traversait, immuable, les élections et les tempêtes politiques ? Je crois même me souvenir qu’il avait alors avancé une autre image. Celle de la quille. Parce qu’il en assurait la stabilité, le secrétaire était la quille du bateau communal.

    Peu après il avait été transformé en plaque tournante puisque, dans son bureau, il accueillait la plupart des doléances ; qu’il connaissait chaque situation familiale, qu’il savait les projets et les dépenses, les rendez-vous et les négociations, officielles aussi bien que latérales. Parce qu’aussi c’était à lui qu’on venait demander aide et conseil, avant de s’adresser en plus haut lieu. N’est-ce pas à ce moment qu’avait été évoquée l’image du confessionnal ? Ce devait être par dérision, j’imagine.

    Bref, toujours à l’écoute et au service des autres, le secrétaire de mairie était, à en croire notre éminent collègue, un modèle de citoyen éclairé. Et si, dans ses actions quotidiennes, la tâche était modeste, elle n’en était  pas moins noble par l’engagement humain et sans faille qu’elle exigeait. Bref encore, le secrétaire de mairie accomplissait dans sa commune une mission républicaine et laïque aussi  louable et valeureuse que celle que réalisait l’instituteur au sein de sa classe.

     A ce moment de la conférence, il me semble que le peloton des suiveurs s’était considérablement effiloché. Notre aîné, question d’habitude, avait dû s’en rendre compte. Mieux valait changer de braquet et aborder des perspectives plus matérielles.

      Mais, me direz-vous, la considération morale pas plus que la satisfaction du devoir accompli n’ont jamais nourri leur homme ; et vous aurez raison. Alors quels avantages matériels vous attendent ?

     Sur ces mots le brouhaha a cessé. Le peloton s’est regroupé.

    Un complément de salaire d’abord. Pas très élevé certes, mais tellement utile aux jeunes maîtres que vous serez. On n’entre malheureusement pas dans notre carrière, je ne vous apprends rien, au volant d’une Cadillac.

      A quel rêve curieusement américain pouvait répondre cette image ?

      Néanmoins je me permettrai d’insister sur un point: votre pouvoir d’économie… De quoi s’agit-il ? Vous allez comprendre... La vie dans nos villages, vous le savez, suscite des besoins plutôt simples auxquels, si modeste qu’il soit, votre salaire de départ vous permettra de faire face, alors que cela vous serait impossible à la ville, trop dispendieuse. En conséquence, les subsides complémentaires que vous apporteront vos activités de secrétaire seront tout bénéfice et vous pourrez les mettre de côté. C’est ce qu’on appelle le pouvoir d’économie.

      Et franc après franc, ne l’oubliez pas, les petits ruisseaux font les grandes rivières. Au mont Gerbier des Joncs, la Loire n’est qu’un ru, voyez ce qu’elle devient à St Nazaire. Il en ira de même avec ce liquide qui sourdra de vos fonctions annexes.

     Par ailleurs, ce serait méconnaître la réalité que de limiter à la rémunération seule les avantages attachés à cette tâche.

     Comme s’il voulait laisser à chacun le temps et le soin d’imaginer quels autres atouts pouvaient s’espérer, il s’est tu, tout en survolant l’aréopage d’un regard satisfait. Puis, devant notre silence inerte, il a donné deux ou trois coups de menton dans notre direction comme pour nous demander si nous abandonnions notre langue au chat.

     Eh !oui dans nos villages, beaucoup d’entre vous le savent, les autres en feront l’heureuse expérience, on a encore le cœur sur la main. Alors, bien souvent, c’est en nature qu’on saura vous dire merci pour votre travail. Qui un lapin, qui un sac de pommes de terre, qui un gros panier de cerises, qui une motte de beurre fraîchement sortie de la baratte, qui encore des salades ou tout autre légume du potager, chacun au fil des saisons saura à sa façon vous marquer estime et reconnaissance.

    Surtout ne voyez là aucune tentative de prévarication. On ne cherche pas à vous acheter. Non, voyez-y plutôt ce principe aussi vieux que la société des hommes et que le monde rural a su si heureusement préserver, le principe du troc. En échange de votre travail bien fait, chacun vous apporte le fruit de son propre travail. Plus qu’un don ou un cadeau, c’est la reconnaissance et la considération qu’on vous offre ainsi.

   Cependant, avouons-le, toutes ces petites attentions, même si elles ne figurent pas dans la comptabilité familiale, ne sont en rien négligeables et viennent soulager assez heureusement le porte-monnaie. D’autant plus, a-t-il ajouté, la main ouverte en secret devant la bouche, que le fisc sait se montrer peu regardant sur ces menus avantages en nature.

     Il s’est redressé, s’appuyant contre le dossier de sa chaise, achevant de glisser une feuille, la dernière, sous la petite pile des autres.

    Voilà, mes chers amis ; j’espère vous avoir convaincu de l’intérêt que représente la modeste et noble fonction de secrétaire de mairie. Non seulement elle vous apportera l’aide matérielle et financière nécessaire pour bien débuter votre nouvelle vie professionnelle, mais encore, en faisant de vous la personne incontournable de la commune, elle vous assurera l’estime et la considération de tous.

      Il a saisi la poignée de son cartable, s’apprêtait à ranger ses notes. Dans la salle, des classeurs ont claqué, l’agitation a gagné plusieurs pupitres quand il s’est tourné à nouveau vers nous, avec le sourire de quelqu’un qui se réjouit à l’avance de ce qu’il va annoncer :

      Ah ! J’allais oublier. Un dernier avantage. Certes moins important que les autres, mais quand même, non négligeable. Seulement il devra rester entre nous, c’est notre secret, car l’administration, toujours tatillonne,  pourrait nous tirer les oreilles : le jour où vous aurez besoin, pour vos démarches administratives ou à la rigueur  pour des raisons personnelles, de papier carbone et d’une machine à écrire, vous pourrez toujours, à titre de dépannage, bien sûr, et à titre exceptionnel, emprunter, le soir quand les bureaux sont vides, celle de la mairie.

        Ce jour-là, il m’a semblé que l’avenir était gris, aussi gris que la gabardine de notre conférencier, aussi gris que nos blouses rapiécées et crasseuses.

 

      André GARDIES