11.10.2007
Double lecture
LECTURE ET EFFET D’ECHO : LA DOUBLE VIE DE DONA ERMELINDA
C’est à l’écrivain et photographe Denis Roche que l’on doit, par emprunt à l’écholalie propre au domaine psychiatrique, le joli nom de « photolalie » par lequel il désigne ce jeu d’échos, de répétitions et parfois d’étonnant bégaiement qui se glisse entre deux photos lorsqu’elles reviennent, à plusieurs années de distance, sur le même sujet avec le même cadrage. Suivant la même pratique du détournement, j’aurais donc envie de parler de « lectolalie » pour nommer les quelques lignes qui suivent.
En effet, elles sont écrites en écho à l’émotion suscitée par la lecture d’un texte d’Antoine Barral sur le roman de José Luandino Vieira, Nous autres, de Makulusu (paru dans le Magazine n°3, site Autour des Auteurs.com), amplifiée par celle du livre lui-même.
A leur lecture, je n’ai cessé d’avoir à l’esprit (au cœur, serait plus juste) un autre texte, une autre œuvre, cinématographique celle-ci : La double vie de Dona Ermelinda, court-métrage documentaire d’Aldo Zee. L’émotion née de l’un entrait en résonance avec celle née de l’autre. Et c’est cet effet d’écho, lorsqu’il fait jouer deux textes selon un jeu complexe de résonances, que je voudrais désigner sous le terme de « lectolalie
Ainsi, du roman de Vieira (et de ce qu’Antoine en souligne) au film d’Aldo Zee, s’est développée très vite une première résonance, dans le registre du grave et de la durée, liée au monde lusophone de référence : l’Angola pour l’un, le Mozambique pour l’autre, tous les deux, comme on sait, anciennes colonies portugaises. J’ai, ailleurs et dans un autre contexte(1), détaillé les raisons personnelles et intimes pour lesquelles le Mozambique suscitait en moi tant d’émotion. Je ne les reprendrai pas, mais à coup sûr elles ont tenu un rôle tout semblable dans ma lecture de Nous autres, de Makulusu. Comme un violon secret, chacun porte en soi certaines cordes que la vie a tissées et qui ne demandent qu’à être effleurées pour se mettre à vibrer ; et il appartient à certaines œuvres de nous les révéler.
Surtout lorsque, dans le roman comme dans le film, le narrateur dit « je ». On sait combien le recours à cette première personne favorise l’identification du lecteur/spectateur et ne manque pas de jouer avec l’intensité des affects : même poignante émotion à partager, dans le roman, l’affliction née de la disparition du frère cadet et, dans le film, la quête douloureuse d’un secret familial. Alors, tout en suivant les déambulations de « l’Ainé » à travers certains quartiers de Luanda, je n’ai pu m’empêcher d’avoir en mémoire ces lieux de Maputo si riches en émoi que sont le Centre Culturel devenu salle de danse ou l’ancienne villa familiale. De superposer aussi à l’évocation de ce frère disparu, source d’amour et d’admiration, celle de cette grand-mère étrange et mystérieuse qui, à la décolonisation, a choisi de devenir mozambicaine.
Et l’on entre là dans une nouvelle chambre d’écho, celle où le livre et le film disent leur même rejet du colonialisme en rapportant le déchirement des deux héros. Celui né de la difficulté affective et surtout sociale qu’entraîne le choix de la rupture avec son clan d’origine. « L’Ainé » de son côté, Dona Ermelinda du sien ont rejeté leur identité portugaise, pour choisir de devenir qui angolais, qui mozambicaine, quitte à entrer en conflit avec la famille et la société blanche. Ce qui ne va pas sans scandale pour cette Dona Ermelinda qui, semblable à cette « Vieille dame indigne » de René Allio, a eu non pas une double vie mais deux vies : la première, faite de conformité bourgeoise au monde des petits colons, la seconde, au moment de l’indépendance, libre et riche de la communion avec le peuple mozambicain. On notera surtout que nos deux héros ont choisi non pas seulement de vivre sur la terre de leur enfance, mais de vivre d’abord avec ces peuples que leurs parents ou leurs proches considéraient comme inférieurs, afin de partager l’humanité dont chaque être est porteur.
Une bien belle manière qu’ont le roman de Vieira et de film d’Aldo Zee de renvoyer le racisme à sa triste et brutale stupidité. Une autre manière aussi de penser la post colonisation.
Ne serait-ce pas l’une des leçons de la littérature et du cinéma lusophones, que cette façon d’envisager les séquelles de la décolonisation : moins sous l’angle de la perte de la terre chérie que sous celui des richesses que l’autre, celui que l’on était venu coloniser, est susceptible de vous apporter dès lors qu’on s’ouvre à lui ?
André Gardies
1) Celles d’un Colloque dont j’assurai la co-direction avec Jacques Gerstenkorn (à Cerisy-la-Salle en 1999) et où l’on s’interrogeait sur les effets de subjectivité au cinéma : Le Je à l’écran (actes publiés chez L’Harmattan, 2006).
14:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.10.2007
L'imposture du sosie
L’IMPOSTURE DU SOSIE
par André Gardies
Mais si, naturellement que vous le connaissez ; impossible de ne pas tomber sur lui; il est partout : à la télé, aux heures de grande écoute, en compagnie des plus populaires comme Drucker, à la radio, sur France Inter par exemple, plus d’une heure en fin de semaine, dans les magazines, surtout féminins, hebdomadaires ou mensuels, partout vous dis-je, il est là qui
assène ses conseils et ses diktats. Non, vous ne voyez pas ? Trop nombreux sont ceux qui répondent à ces caractéristiques ? Alors cernons un peu mieux l’homme. Bien visible, ostensiblement visible. Il prend soin d’occuper le cadre et d’attirer l’œil. Le crâne chauve, à la Barthez, à moins que ce ne soit l’inverse, étant donné la différence d’âge. Une grande veste aux couleurs vives, dans les rouges de préférence (c’est la couleur qui passe le mieux à la télé). Un visage tout rond. Gras à souhait. Une bonne « bouille » comme on dit parfois à propos des enfants, seulement il a passé l’âge depuis longtemps, très longtemps. Allons, un dernier détail et vous allez trouver illico : des lunettes toutes rondes elles aussi, aux montures épaisses, le plus souvent rouges naturellement, façon Françoise Xénakis.
Mais oui, bien sûr, c’est l’ami Jean-Pierre qui éructe chaque fois qu’il entend parler de bouffe. Jean-Pierre, le grand commissaire des fourneaux et des caves, aux coups de gueule et aux colères dignes de la lointaine Inquisition. Le grand pourfendeur du snack, du quick, du tout-prêt, de l’industriel, du Mac Do, du sandwich, bref de tout ce qui fait , comme dit l’autre, mais depuis une autre rive, la mal bouffe ; le défenseur de la cuisine saine, fraîche, nature, bio, familiale, simple, oui simple, toujours à la portée de toutes les bonnes volontés, un peu moins de toutes les bourses.
Jean-Pierre, le chantre du goût, du mitonné, du savoureux ; le procureur général de la triche, du frelaté, du faux-semblant, celui qui fait ronfler, parfois rugir sa voix grave, à la raucité du terroir et de l’âge, celui qui s’emporte, qui mène combat, qui veut convertir, celui qui au nom de la bonne table distribue compliments, reproches et condamnations, celui-là n’est-il pas devenu la grande figure morale de notre société de consommation ? Soyons rassurés, il est là qui veille et qui gronde ; gardien de la tradition du bien manger, il nous protège de l’horreur agro-alimentaire. Merci Jean-Pierre.
Mais alors qui est ce Jean-Pierre que j’ai vu et entendu faire la publicité l’autre jour, avec la même conviction, avec les mêmes accents de vérité, pour la cuisine honnie, mais qui devrait nous apporter, c’est ce Jean-Pierre-là qui nous l’assure, promis-juré, faites-moi confiance, santé, joie et taille fine, pour la vraie cuisine, pour les délicieuses barquettes de la restauration industrielle, W and W ? Son sosie ? Vous êtes sûr que c’est un sosie ? Ouf, voilà qui me rassure. Oui, rien moins qu’un imposteur qui a profité de son extraordinaire ressemblance avec notre Jean-Pierre national pour se vendre à l’empire de l’alimentation en chaîne, et à très bon prix paraît-il. Décidément, il est des gens qui ne manquent pas de culot et que la conscience n’embarrasse guère. La preuve que c’est un sosie ? Mais voyons, il ne porte pas le même nom sinon ce serait à devenir fou, il s’appelle Jean-Pierre Coffre !
15:40 Publié dans Coup de coeur/Coup de griffe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.09.2007
l'imposture du sosie
L’IMPOSTURE DU SOSIE
par André Gardies
Mais si, naturellement que vous le connaissez ; impossible de ne pas tomber sur lui; il est partout : à la télé, aux heures de grande écoute, en compagnie des plus populaires comme Drucker, à la radio, sur France Inter par exemple, plus d’une heure en fin de semaine, dans les magazines, surtout féminins, hebdomadaires ou mensuels, partout vous dis-je, il est là qui assène ses conseils et ses diktats. Non, vous ne voyez pas ? Trop nombreux sont ceux qui répondent à ces caractéristiques ? Alors cernons un peu mieux l’homme. Bien visible, ostensiblement visible. Il prend soin d’occuper le cadre et d’attirer l’œil. Le crâne chauve, à la Barthez, à moins que ce ne soit l’inverse, étant donné la différence d’âge. Une grande veste aux couleurs vives, dans les rouges de préférence (c’est la couleur qui passe le mieux à la télé). Un visage tout rond. Gras à souhait. Une bonne « bouille » comme on dit parfois à propos des enfants, seulement il a passé l’âge depuis longtemps, très longtemps. Allons, un dernier détail et vous allez trouver illico : des lunettes toutes rondes elles aussi, aux montures épaisses, le plus souvent rouges naturellement, façon Françoise Xénakis.
Mais oui, bien sûr, c’est l’ami Jean-Pierre qui éructe chaque fois qu’il entend parler de bouffe. Jean-Pierre, le grand commissaire des fourneaux et des caves, aux coups de gueule et aux colères dignes de la lointaine Inquisition. Le grand pourfendeur du snack, du quick, du tout-prêt, de l’industriel, du Mac Do, du sandwich, bref de tout ce qui fait , comme dit l’autre, mais depuis une autre rive, la mal bouffe ; le défenseur de la cuisine saine, fraîche, nature, bio, familiale, simple, oui simple, toujours à la portée de toutes les bonnes volontés, un peu moins de toutes les bourses.
Jean-Pierre, le chantre du goût, du mitonné, du savoureux ; le procureur général de la triche, du frelaté, du faux-semblant, celui qui fait ronfler, parfois rugir sa voix grave, à la raucité du terroir et de l’âge, celui qui s’emporte, qui mène combat, qui veut convertir, celui qui au nom de la bonne table distribue compliments, reproches et condamnations, celui-là n’est-il pas devenu la grande figure morale de notre société de consommation ? Soyons rassurés, il est là qui veille et qui gronde ; gardien de la tradition du bien manger, il nous protège de l’horreur agro-alimentaire. Merci Jean-Pierre.
Mais alors qui est ce Jean-Pierre que j’ai vu et entendu faire la publicité l’autre jour, avec la même conviction, avec les mêmes accents de vérité, pour la cuisine honnie, mais qui devrait nous apporter, c’est ce Jean-Pierre-là qui nous l’assure, promis-juré, faites-moi confiance, santé, joie et taille fine, pour la vraie cuisine, pour les délicieuses barquettes de la restauration industrielle, W and W ? Son sosie ? Vous êtes sûr que c’est un sosie ? Ouf, voilà qui me rassure. Oui, rien moins qu’un imposteur qui a profité de son extraordinaire ressemblance avec notre Jean-Pierre national pour se vendre à l’empire de l’alimentation en chaîne, et à très bon prix paraît-il. Décidément, il est des gens qui ne manquent pas de culot et que la conscience n’embarrasse guère. La preuve que c’est un sosie ? Mais voyons, il ne porte pas le même nom sinon ce serait à devenir fou, il s’appelle Jean-Pierre Coffre !
19:35 Publié dans Coup de coeur/Coup de griffe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


